Monsieur le Président de la République tunisienne,
J’ai souvent critiqué le régime politique que vous dirigez de mains de fer depuis 17 ans. Mais aujourd’hui, à vous qui détenez entre vos mains la vie, la mort, la liberté, le sort et l’avenir de dix millions d’êtres humains je souhaite faire des propositions concrètes pour faire sortir notre pays du sous développement politique, car je ne doute pas de votre profonde sincérité et de votre amour pour notre Tunisie.
Dans votre manifeste du 7 Novembre 1987, vous aviez démontré votre bonne foi et vos intentions louables. En renversant Bourguiba, vous aviez sauvé d’une mort certaine des militants islamistes. Vous poursuivez l’oeuvre de développement économique et social entamé par le protectorat français et continué par Bourguiba. Vous aviez souhaité faire accéder la Tunisie à la démocratie et son peuple à la liberté, car vous aviez jugé que les tunisiens étaient dignes d’un régime politique évolué et démocratique.
Malheureusement, aujourd’hui, rien de ce que vous nous aviez promis sur le plan politique ne s’est réalisé. Les élections continuent d’être truquées, vous vous faites élire à 95%. La presse est muselée. La radiotélévision est encore le monopole de gens incultes à vos ordres. Les libertés publiques sont confisquées. Les droits de l’Homme sont complètement bafoués et la torture largement pratiquée par une police détestée. Les Tunisiens ne ressentent aucune fierté à appartenir à la Tunisie. Les citoyens se sentent méprisés par l’administration et la police qui leurs manquent de respect et piétinent leur dignité.
Nous sommes frustrés, Monsieur le Président, nous ne vous portons plus dans nos cœurs. Car nous avons été trahi, nos rêves de liberté sont brisés et nos vœux de démocratie se sont dissipés. D’autres pays, moins développés économiquement et socialement que la Tunisie ont fait leur mue démocratique, mais notre pays traîne, au peloton des Nations à régime despotique.
Je ne pense pas Monsieur le Président que vous êtes né méchant, que vous ayez des penchants sadiques, personne ne porte dans ses gênes le despotisme, la haine de ses concitoyens, l’amour du malheur des autres. Comme tout être humain vous avez vos défauts et vos qualités, vous n’êtes ni plus ni moins bon ou méchant que n’importe quel autre citoyen. Mais ce dont je suis sûr c’est que vous êtes intelligent et capables de réaliser des projets intelligents.
Monsieur le Président,
En restant à la tête d’un parti politique, le RCD, qui monopolise la vie politique depuis 1934, en refusant d’être le Président de tous les tunisiens en démissionnant de ce parti, vous en êtes devenu l’otage Monsieur le Président. Ce parti et ses apparatchiks vous empêchent de faire la moindre concession à la société civile. Vous êtes entouré de gens qui font semblant de vous aimer, de lécher vos bottes, d’être soumis à vos ordres, alors que se sont des profiteurs, des menteurs, des hypocrites, des arrivistes et des profiteurs. Ces courtisans aujourd’hui à vos pieds, n’hésiteront pas à se détourner de vous et à vous ignorer si vous quittez la scène politique. L’ancien premier ministre Mohamed Mzali, décrit ses déboires en la matière dans ses derniers mémoires. (Un premier ministre de Bourguiba témoigne, éd° Jean Picollec, Paris, 2004).
Le parti destourien, aujourd’hui le RCD, vous a transformé en 17 ans, Monsieur le Président. Vous n’êtes plus le Ben Ali de la déclaration du 7 Novembre. Les membres du RCD, en majorité illettrés, incultes, sans emplois ou arrivistes avaient et ont toujours des privilèges à sauvegarder et des ambitions à réaliser. Il leur fallait un homme qui soit dur, fort, impitoyable, autoritaire, sans miséricorde afin de maintenir leur dolce vita. Ils vous ont capturé à vous-même, il vous ont pris en otage Monsieur le Président et ont fait de vous un despote, un dictateur sans merci, afin de protéger leurs intérêts et passer sous silence leurs forfaits.
Mais vous êtes capable Monsieur le Président de refuser d’être la marionnette de cette classe de parasites, de ce clan d’hypocrites dont le seul motif de vie est d’assouvir leurs passions d’argent, de pouvoir et de privilèges. Vos courtisans ont tout à craindre d’un changement démocratique dans le pays, ils en tremblent, mais pas vous Monsieur le Président !!! Vous ne manquez ni de moyens, ni de courage, ni de savoir-faire, ni de futur partisans sincères et dévoués pour le faire. Seule la volonté politique vous manque Monsieur le Président. De quoi avez-vous peur Monsieur le Président si demain vous décidiez d’entamer un processus de démocratisation réel de la Tunisie ???
Prenez votre courage en mains Monsieur le Président, renvoyez les principaux opposants notoires au changement, débarrassez-vous de vos courtisans hypocrites et entamez dés demain un revirement démocratique réel et sincère. Vous verrez l’élan d’amour populaire vous entourer, l’adhésion de toutes les forces politiques à votre projet se confirmer. Mais pour atteindre cet objectif et mener à bon port votre et notre projet démocratique, permettez moi Monsieur le Président de vous proposer de suivre le plan politique suivant :
1) Etablir une charte de démocratisation de la Tunisie qui s’appliquera en dix ans, en collaboration avec tous les partis politiques, les associations, les syndicats et les personnalités du pays sans exclusive ni restrictions aucune. Cette charte constituera un contrat entre vous d’une part et la société civile et la Nation d’autre part. Vous vous y engagez à permettre une transition pacifique vers un régime démocratique total. En contre partie vous serez chargé de superviser le processus démocratique pendant dix ans en tant que Président de la République inamovible.
2) Faire voter une loi d’amnistie générale par la Chambre des députés permettant d’élargir tous les détenus politiques et d’opinions et frapper d’extinction toutes les actions publiques contre toute personne ayant commis une infraction dans l’exercice de ses fonctions d’agent de l’Etat, tout particulièrement les fonctionnaires de la police, jusqu’à la date susvisée. Personne ne sera inquiété de la sorte et aucune poursuite ne sera diligentée contre quiconque afin d’apaiser le climat social et faire régner la paix dans les esprits de tous.
3) Mettre en place une « Commission Vérité et Pardon » dont la mission est de recueillir les aveux des personnes ayant commis ou ordonné des violations des droits de l’Homme et d’écouter publiquement le témoignage des victimes depuis le 20 mars 1956. Cette commission qui conciliera la société civile avec l’Etat, établira la responsabilité civile des autorités publiques quant aux violations des droits de l’Homme et décidera du montant des dommages et intérêts à accorder au victimes ou à leurs ayant droits.
4) Amender le code pénal et le code de la presse afin de dépénaliser totalement les faits relatifs aux libertés publiques y compris la liberté d’expression, d’association, de manifestation ou de publication. Cette mesure permettra d’affranchir totalement les médias, y compris la radiotélévision de tout contrôle, et d’offrir la liberté absolue d’expression au peuple. A cet égard un quotidien financé par l’Etat sera mis à la disposition des citoyens pour leur permettre de s’exprimer en toute liberté.
5) Reléguer les infractions relatives à la diffamation à une Chambre civile spécialisée dans les conflits relatifs aux libertés publiques et individuelles près de chaque Tribunal de Grande Instance fonctionnant exclusivement selon le Code de procédure civile. Seul un contrôle judiciaire a posteriori sera exercé par la dite chambre à la demande de toute personne, y compris l’Etat, lésée par la liberté d’expression. La responsabilité de toute personne ayant usé et abusé de la liberté d’expression sera ainsi établie par une juridiction ad hoc et l’octroi éventuel de dommages et intérêts sera dissuasif contre tout abus en la matière. Toutefois, à titre dérogatoire et pendant dix ans, toute critique ou propos diffamatoire à votre encontre ou à l’encontre de votre famille proche seront pénalement sanctionnés.
6) Dissocier les fonctions de sécurité des autres fonctions civiles exercées actuellement par le Ministère de l’Intérieur en créant un Super Ministère de la Sécurité réunissant l’armée et la police en un seul corps. Au Ministère de l’Intérieur proprement dit seront dévolues la supervision des collectivités locales et toutes les questions relatives à la population et à l’aménagement du territoire. Les fonctionnaires du ministère de la Sécurité joueront le rôle de police en temps de paix et de militaires en temps de conflit armé. Vous doublerez ainsi, les capacités des forces de l’ordre public pour le bien du respect des libertés publiques et individuelles. Les manifestations publiques pourront ainsi être autorisées sans risques de dérapage ni de casse.
7) Vous garderez, Monsieur le Président, le contrôle des attributions du Ministère de la sécurité qui vous seront dévolus à titre exceptionnel et dérogatoire pendant dix ans afin garantir la consolidation du processus démocratique et le respect par tous du plan de démocratisation.
8) Respecter la séparation des pouvoirs et surtout l’indépendance de la justice et ce par la suppression pure et simple du Ministère de la Justice et l’attribution de ses compétences à un Haut Conseil de la Justice. Afin d’éviter un gouvernement des juges, il sera composé de personnalités désignées par les trois pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire. Présidé par le Premier président de la Cour de Cassation, le Haut Conseil de la Justice assurera l’administration de la Justice et la discipline des magistrats. Il sera doté d’un budget propre voté par le Parlement et géré par le Haut Conseil de la Justice lui-même. Il aura à sa disposition exclusive le commandement de la police judiciaire. L’interrogatoire des suspects échappera ainsi totalement aux forces de l’ordre ordinaires dont la mission sera la seule constatation des infractions à la loi.
9) Promulguer un Code d’honneur et de déontologie régulant les rapports entre les forces de l’ordre et les citoyens afin de rééduquer dans le sens du respect des droits de l’Homme et de sensibiliser à la démocratie les agents de la paix et leurs faire prendre conscience de leurs devoirs de réserve e t de neutralité dans l’exercice de leur fonctions.. Largement diffusé parmi les forces de l’ordre et la population, ce code constituera un pilier pour la démocratie afin de mettre fin aux abus de la police et de la gendarmerie.
10) Enfin, et après avoir accompli les étapes précédentes, dissoudre le Parlement actuel et appeler les tunisiens à élire une assemblée constituante, dans un délai d’un an, chargée de rédiger une nouvelle constitution démocratique. Cette assemblée, qui ouvrira une nouvelle ère dans l’histoire de la Tunisie, sera appelée à choisir entre l’instauration d’une monarchie constitutionnelle, parlementaire et démocratique sur le modèle britannique ou espagnol ou bien l’établissement d’une deuxième République à régime parlementaire sur le modèle allemand. Le régent ou le président de la République jouant un rôle protocolaire et honorifique et le premier ministre chef de la majorité parlementaire sera le chef du gouvernement élu par le Parlement, doté des pleins pouvoirs politiques. Vous vous allégerez ainsi, Monsieur le Président, de tous le poids de la politique politicienne, quotidienne, sociale, économique et étrangère, au profit du chef du gouvernement et vous concentrerez toute votre énergie à superviser le processus démocratique qui commencera par des élections législatives réellement libres qui auront lieu un an après la rédaction de la nouvelle constitution.
Monsieur le Président,
Nous savons tous que des forces hostiles à tout changement démocratique, vous entourent, parmi votre famille la plus proche mais aussi parmi les membres influents du RCD et dans les différentes instances de l’Etat. Mais vous êtes capable Monsieur l e Président, de venir à bout de cette résistance réactionnaire. Vous êtes à la hauteur d’abattre les profiteurs, les arrivistes, les hypocrites et les béni oui-oui de tout genre qui ne se soucient que de leur intérêts personnels et pour qui la Tunisie n’est qu’un fonds de commerce sans plus.
En comptant sur votre expérience, sur votre de caractère d’acier, sur votre volonté politique et sur votre détermination inébranlable à vaincre les résistances anti-démocratiques vous remporterez un grand succès. En vous appuyant sur les forces démocratiques réelles et sincères qui n’hésiteront pas à vous apporter leurs soutiens et n’épargneront pas leurs efforts pour vous aider dans cette tache historique de démocratisation de la Tunisie, vous réussirez Monsieur le Président !!! Les forces réactionnaires anti-démocratiques sont des tigres en papier, ne les craignez pas. Nous sommes avec vous si, et seulement si, vous entamez un processus de démocratisation devenu aujourd’hui inéluctable et une fatalité historique. Inscrivez votre nom en lettres d’or sur les annales de l’Histoire de la Tunisie. Passez par un arc de triomphe Monsieur le Président avant de quitter la scène politique dans 15 ans et non par une porte dérobée comme l’a malheureusement fait votre prédécesseur Bourguiba !!!
Me Kamel Ben Tahar CHAABOUNI
Le 16/03/2005
dimanche 7 juin 2009
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